65,68km – 9h30′

Ce matin nous laissons Suva dernière nous, et reprenons notre progression sur la Queens Road. Je ne réalise que maintenant que la Kings Road et la Queens Road relient toutes les deux les villes de Suva et Lautoka, l’une passant par le sud de l’île et l’autre par le nord.

Nous avons préféré esquiver Suva, et au vu des bouchons de ce matin, nous avons bien fait. Il est 6h30 lorsque Serge s’élance, mais le flot de voitures est tel qu’il va mettre moins de temps que nous à rallier les cinq premiers kilomètres.
Suva est une place importante de l’Océanie, surtout en ce qui concerne l’enseignement et le sport. C’est ici que l’université du Pacifique Sud se trouve, et c’est aussi la ville qui a accueilli les premiers jeux du Pacifique en 1963 (puis en 1979 et 2003). D’ailleurs, lors de la dernière édition, pas moins de 481 sportifs fidjiens ont participé, soit le deuxième plus gros total derrière la Papouasie Nouvelle-Guinée, alors organisatrice.

Il est intéressant de noter que depuis que nous nous sommes rapprochés de Suva, les « Good morning » ont remplacé les « Bula ». La communauté indienne est aussi bien plus présente. Et justement, hier je vous expliquais comment les Fidji en étaient arrivés à cette population constituée d’un mélange de Melano-Fidjiens et d’Indo-Fidjiens. Et bien il faut savoir que cette cohabitation n’est pas sans poser quelques problèmes.

Reprenons où nous en étions. Vous vous souvenez, les anglais qui permettent aux indiens de venir travailler dans les champs de canne à sucre ? Et bien lorsque les indiens arrivent sur l’île vers les années 1900, ils ne mettent pas longtemps à revendiquer leurs droits. Ils demandent à être représentés au Conseil Législatif, veulent de meilleurs conditions de travail, l’abolition de certaines lois discriminatoires. Bref ils exigent d’être reconnus en tant que citoyens et non comme de la main d’œuvre bon marché.
Le gouvernement Britannique, qui contrôle toujours le territoire à l’époque, voit d’un mauvais œil toute cette agitation. Tout comme les fidjiens qui n’ont jamais demandé à ce que la communauté indienne vienne s’installer chez eux. Cette dernière va même jusqu’à faire appel à Gandhi, alors jeune avocat soutenant la cause de leur peuple en Afrique du Sud. Des compromis sont peu à peu trouvés, et les Indo-Fidjiens gagnent en pouvoir.

Jusqu’en 1946 où ce qui devait arriver arriva : l’archipel bascule démographiquement. A ce moment-là, les indiens représentent 46% de la population, contre 45% de fidjiens.
Dans un même temps l’ONU commence à taper du poing sur la table et demande aux Anglais de se retirer de leurs colonies. Et c’est là que la situation prend une tournure assez paradoxale : les fidjiens deviennent en quelque sorte des « pro-anglais », ne souhaitant pas que la couronne britannique engage un processus de décolonisation car cela impliquerait la mise en place d’élections, qu’ils perdraient face aux indiens au même titre qu’ils ont perdu la majorité démographique.

Mais la pression de l’ONU est trop forte, et l’Angleterre annonce son retrait de l’archipel en 1960. Dès lors une élection démocratique est inéluctable, et les fidjiens fondent « l’Alliance Party » tandis que les indiens créent la « National Federation Party ».

Les Anglais mettent néanmoins 10 ans à rendre son indépendance à l’archipel.
En 1970 c’est donc une nouvelle ère qui débute pour les Fidji. Si au début tout se passe pour le mieux, et que le pays est même souvent cité comme un modèle de démocratie et d’harmonie interethnique, les tensions ne tardent pas à arriver.
En témoigne les deux coups d’états de 1987 et de 2006 qui sont la preuve de l’instabilité qui règne toujours ici. Les indiens sont parqués dans les zones urbaines, tandis que les fidjiens vivent dans les zones rurales.

Cela confirme l’impression ressentie depuis quelques jours. Nous avons justement discuté avec un fidjien des religions du pays, et celui-ci s’était montré assez étrange à l’évocation des indiens. Les fidjiens et indiens ne se mélangent pas et surtout ne semblent pas s’apprécier. Mais à qui la faute ? J’aurais tendance à dire à l’homme blanc, qui encore une fois est arrivé avec ses gros sabots, et à imposer à une communauté vivant paisiblement sur une île de devoir vivre avec une autre, alors que tout les opposait. La cultures, les manières, la religion…

Désolé si je m’égare dans l’Histoire, mais le Pacifique n’est-il pas un endroit passionnant ? Ces différentes îles qui ont évolué à l’écart des grands continents, puis ont vu leur quotidien chamboulé par l’arrivée des premiers grands navigateurs Européens.

Mais revenons à notre course. Aujourd’hui est la dernière « vraie » étape pour Ludovic, qui à chaque ravitaillement sent l’émotion monter en lui. Dernier sandwich jambon, dernières pâtes chinoises…
Il repart en France mercredi 21 tandis que nous prendrons l’avion le lendemain pour la Nouvelle-Zélande. Reste que pour l’instant, le plus important pour Ludovic, c’est de trouver de l’ombre.

Nous nous rapprochons à grandes enjambées de Komave, mais il faut avouer que la route d’aujourd’hui n’est pas très inspirante. Que ce soit pour les images ou le texte.
Serge  a décidé de ne faire « que » 65 kilomètres aujourd’hui, afin de se garder une trentaine de bornes et clôturer l’île demain matin.
Tout le monde est un peu cassé des jours derniers : il est vrai que les nombreux aller-retour, et pistes empruntées nous ont bien épuisé.

Ce soir heureusement, nous terminons à quelques kilomètres seulement de notre point de chute. A demain pour la dernière étape fidjienne.

Données de la montre Epix: Garmin Connect