74,42km – 10h21′

Départ sous une météo bien plus capricieuse qu’hier. Un épais voile nuageux bouche l’horizon et une fine pluie tombe déjà. Au loin, de sombres nuages n’annoncent rien de bon concernant le reste de l’étape.

Deuxième journée de course pour Philippe. Pas évident pour lui de se caler sur le rythme de Serge, qui est rodé depuis plusieurs mois maintenant.
Le temps de rallier notre point de départ aux alentours de 6h30, et nous apercevons sur le bord de la route trois élans, tranquillement en train de brouter de l’herbe. Des élans, des caribous ou bien des orignals ? Les avis divergent au sein du véhicule. Alors c’est l’occasion de mettre tout le monde d’accord : dans cette grande famille des cervidés, l’orignal et l’élan sont sensiblement les mêmes animaux, mais vivants à différents endroits de la planète. L’élan est bien plus connu de par chez nous car originaire d’Europe et d’Asie, tandis que l’orignal est son homologue nord-américain. Concernant les caribous, ce sont les mêmes animaux que… les rennes. Même principe, ces derniers vivent dans les régions arctiques d’Europe et d’Asie (comme par exemple la Scandinavie), et les caribous dans le grand nord américain. A noter que les rennes et caribous sont les seuls cervidés que l’homme ai jamais réussi à domestiquer.
Et puisqu’on parle d’animaux, pourquoi ne pas continuer sur notre lancée ? Vous n’êtes pas sans savoir que le championnat de football anglais a son Big Four. Et bien les Alaskains ont décidé de voir plus loin, avec un Big Five. Une dream team de cinq animaux emblématiques qui sont représentés un peu partout dans cet état. Tout le tourisme tourne autour d’eux, et si vous arrivez à passer une journée sans voir quelque chose à leur effigie, c’est que vous êtes peut-être atteints de myopie.

– Il y a tout d’abord le grizzly. Tout l’équipe espère en apercevoir un d’ici l’arrivée à Anchorage. A condition qu’il soit à une distance raisonnable bien sur. Car contrairement aux ours noirs aperçus par Serge le mois dernier, les grizzlys sont réputés pour avoir un sale caractère et être bien moins sociables que leurs congénères canadiens. Et bien plus gros…

– Ensuite vous avez le loup gris, un classique. J’irai même jusqu’à dire un indémodable.

– Moins connu en Europe, le mouflon de Dall est aussi de la partie. Même corpulence que notre mouton caucasien, mais avec une fourrure rase et deux grandes cornes qui s’enroulent sur elles-mêmes.
– Et reste bien évidemment l’élan et le caribou, dont vous connaissez maintenant les plus grands secrets.
Ces cinq animaux sont présents sur à peu près 90% des cartes postales, et souvent empaillés au milieu des réceptions d’hôtels. Même l’aéroport d’Anchorage les fait fièrement trôner au beau milieu du hall principal, comme pour montrer à tous les voyageurs qu’ici on est plutôt fier de la faune locale.
D’une manière générale, on estime à un millier le nombre d’espèces animales en Alaska (dont 115 mammifères et 400 oiseaux, rien que ça).
Côté jardin, la flore n’est pas en reste. Le nord de l’état est bien évidemment recouvert de toundra (un ensemble de végétaux résistants aux températures les plus basses), tandis que les côtes sont bordées d’humides forêts tempérées, et que l’intérieur des terres jouit plutôt d’un climat continental. Rajoutez à cela des différences d’altitude très importantes (du niveau de la mer jusqu’à 6190m d’altitude pour le mont Denali) et vous obtenez une flore très variée !
Je dois avouer que l’Alaska me surprend par sa diversité. Moi qui imaginais un endroit isolé, désertique et finalement assez linéaire, il n’en est rien !
La journée suit son cours sur la très tranquille Alaska Highway 2, toujours en direction de Tok où nous séjournerons de nouveau ce soir. Par conséquent nous y avons laissé nos affaires ce matin, et voyageons léger.
Tok est en quelque sorte le centre névralgique de la Tanana Valley. L’endroit où tout se passe. « The place to be » si je puis me permettre. Fort de ses 1258 habitants, de son école et du pipeline qui la traverse directement (station de pompage incluse), l’activité première de cette ville est liée au tourisme et celle-ci se présente comme une halte bienvenue pour les touristes en déplacement.

Il est tout juste 10h, et le soleil n’arrive toujours pas à percer la grisaille ambiante. Cela donne un côté quelque peu « film d’horreur » au paysage. Au détour d’un virage, nous découvrons de nouveaux panneaux explicatifs sur les environs. Leur présence témoigne de l’importance accordée au tourisme, qui fait partie des trois principaux axes économiques de l’Alaska, avec la pêche et la production d’hydrocarbures. Nous aurons l’occasion de reparler de ces deux derniers un peu plus tard, mais pour l’instant revenons à nos panneaux. On nous y explique que les animaux ne gèrent pas tous de la même manière l’arrivée du rude hiver Alaskain.
Certains comme les ours noirs, ou bien les campagnols restent au chaud dans des abris construits en amont, mais sans pour autant hiberner à proprement parler. Les femelles ours continuent à mettre au monde par exemple. D’autres comme les belettes changent la couleur de leur fourrure afin de se camoufler dans la neige. Elles profitent de leur nouvelle toison pour chasser le jour et reviennent se mettre à l’abri la nuit. Les caribous, eux, doivent migrer pendant l’hiver. Le lichen dont ils raffolent étant immangeable une fois recouvert de neige, ils sont obligés d’entreprendre des déplacements de plusieurs centaines de kilomètres dans le but de trouver des zones plus hospitalières et abondantes en nourriture. Ce qui amène une autre difficulté : les loups, qui profitent de tout ce cortège migratoire, pour changer leurs habitudes et partir à la chasse au caribou.
Il est vraiment intéressant de voir comment cette nature restée intacte voit son comportement et ses mécanismes évoluer au fil des saisons.

Il est maintenant midi. Le soleil illumine timidement un coin de ciel, l’air de dire « désolé mais en ce moment je ne peux pas faire beaucoup mieux ». Dès lors il amorce sa longue descente vers l’horizon. J’ai bien observé le ciel durant la nuit dernière, et celui-ci n’est jamais d’un noir obscur, même à une heure très tardive. Le soleil ne se lève jamais très loin de là où il se couche, fait un timide arc de cercle entre les nuages et redescend tout en douceur. Cercle polaire oblige.

Depuis le début de la journée, la cadence imposée par les moustiques est IN-FER-NALE. Je n’en ai jamais vu d’aussi voraces, surentraînés et nombreux. Philippe à les jambes criblées de piqûres. Chaque porte ou fenêtre du véhicule à peine ouverte en laisse rentrer un nombre incalculable à l’intérieur. Difficile de garder son calme, et pourtant s’énerver ne sert strictement à rien tellement il en arrive sans cesse. Surtout qu’en y réfléchissant, eux-mêmes ne doivent pas se rendre compte de ce qu’il leur arrive. Ils naissent avec une trompe et une irrépressible obsession pour le sang. Dès lors, dans un coin aussi perdu que celui-ci, voir sept blancs-becs venus d’Europe se balader en manche courte doit ressembler à une sorte de cadeau divin. Je me surprends même à avoir de la peine pour eux. Les pauvres ne doivent même pas comprendre toute cette haine que nous avons pour eux. Après tout il n’y a pas mort d’homme. Juste un léger manque de courtoisie de leur part, mais méritent-ils de se faire violement écraser contre les vitres ?
 Voilà que je divague et me mets à fraterniser avec l’ennemi… sûrement l’air du grand nord…

En tout cas tout cela n’atteint pas le moral de Serge. Il plaisante et avance bien. Assurément, il a hâte d’en terminer avec le continent nord-américain. De passer à autre chose. Plus de 5 mois maintenant qu’il est parti de Miami. Et Anchorage commence à pointer le bout de son nez. Les panneaux indiquant le nombre de miles restants ont fait leur apparition, comme si le compte à rebours était enfin lancé. 328 miles aux dernières nouvelles.

En début d’après-midi je change de place avec celle de Victor, et intègre la voiture suiveuse. Me revoilà au côté de mon René. Le duo est reformé. Le Laurel a retrouvé son Hardy. C’est comme si nous nous étions attendus durant tout l’été. Que d’émotion en le voyant regarder au loin et l’entendre me dire « Ah, les voilà ».

Peu de temps avant de rentrer dans Tok nous traversons la Tenana River. Couleur chocolat au lait. Cela me rappelle que lorsque nous sommes arrivés à Anchorage, en regardant depuis le hublot de l’avion, je n’avais jamais vu une mer d’un gris aussi foncé. La Manche paraissait tropicale à côté.

Nos deux coureurs sont maintenant sur une longue ligne droite les menant tout droit à Tok. Serge apprécie. Philippe un peu moins. Les goûts et les couleurs. La chaîne de montagnes que nous apercevons depuis notre entrée en Alaska s’est nettement rapprochée. Une fois dans Tok, nous effectuons notre première bifurcation de la journée, vers la gauche et plus précisément vers cette fameuse rangée de massifs. Demain sera une étape montagneuse, mais pas de contre-la-montre au programme, nos deux coureurs continueront de d’avancer en symbiose.
Dernière précision de la journée, aujourd’hui nous avons atteins le point le plus au nord de tout le « Run Around the Planet ». Mais Serge vous en parlera mieux que moi dans sa vidéo.

Dorénavant, et ce jusqu’à Anchorage, nous allons séjourner dans des hôtels en pleine cambrousse, et le wifi risque d’être une denrée rare. Ne soyez donc pas étonnés si les compte-rendus, photos et vidéos ne sont pas en ligne. Mais soyez certains que la balise continuera d’afficher notre progression. Bonne nuit.

Données de la montre Epix: Garmin Connect

Parcours du samedi 13 août: Etape 196