70,28km – 9H34′
Il y a des jours comme ça, où l’on devine dès le réveil qu’il va falloir prendre son mal en patience. Cette nuit la pluie n’a pas arrêté de battre les carreaux de la chambre. Au réveil pas de miracle, elle tombe toujours abondamment. L’étape du jour ? Aucune ville, aucun village, aucun magasin, aucune station essence : rien. De la route et des forêts.
Je ne vais donc pas m’évertuer à vous raconter une journée qui s’annonce assez morne sur le papier. Parlons plutôt de l’endroit où nous allons dormir ce soir. Ou plutôt de son nom : Haast. Pour ceux qui s’en souviennent, Serge a déjà évoqué par le biais d’une vidéo l’existence d’un oiseau appelé « l’aigle d’Haast ».
Cet immense aigle, maintenant disparu, a régné pendant un long moment tout en haut de la chaîne alimentaire néozélandaise. Mais pour bien comprendre cette domination, il faut tout d’abord s’intéresser à la chaîne en elle-même.
La Nouvelle-Zélande est l’endroit sur Terre ayant été le plus tardivement colonisé par l’homme. De ce fait, une faune et une flore extrêmement riches s’y sont développés. Il est important de noter qu’avant l’arrivée de l’humain, aucun mammifère prédateur n’existait sur l’île. Et lorsque dans un environnement restreint (en l’occurrence une île), des organismes ne subissent pas ou peu de prédation, leur taille augmente. En effet, rien ne sert de se dissimuler si personne ne vous mange. C’est ainsi qu’un insecte comme le Weta, endémique à la Nouvelle-Zélande, fait partie des plus gros et lourds insectes au monde (atteignant jusqu’à 10cm sans les pattes et les antennes !).
Mais revenons à notre aigle. En l’absence de mammifères prédateurs, il était donc le danger public numéro un. On suppose qu’il pouvait soulever des proies pesant jusqu’à 200 kilogrammes. C’est dire la puissance de l’animal.
Et justement, en parlant de proies, sa préférée était le moa.
Le moa est elle aussi une espèce éteinte. Une sorte d’autruche avec un long cou pouvant atteindre jusqu’à 3,60m, et dont la particularité est d’être le seul oiseau connu à ce jour dépourvu d’ailes. Pour les amateurs de films Pixar, le « dabou » du dessin animé Là-Haut est très clairement inspiré du moa.
Et au risque d’en faire rêver plus d’un, oui l’humain a bel et bien côtoyé cet animal. Lorsque les maoris arrivent sur l’île entre 1200 et 1300, le moa existe sous la forme de 9 espèces différentes. Mais la chasse intensive des nouveaux arrivants va très vite réduire leur nombre. Selon les récits, bien qu’impressionnants et puissants, les moa étaient des animaux faciles à piéger car ils ne savaient ni nager, ni voler. On estime leur disparition à un siècle après l’arrivée des maoris.
Et fait assez notable, l’aigle d’Haast s’est co-éteint en même temps que le moa. Pourtant les humains ne le chassaient pas, mais dépossédé de ses proies et de son habitat naturel (les maoris cultivaient en défrichant avec l’aide du feu), celui-ci a lui aussi disparu très rapidement.
La chasse a outrance du moa a donc entraîné l’anéantissement d’un animal bien plus gros et coriace. Comme quoi la chaîne alimentaire est sans pitié, et que lorsqu’un maillon saute, des répercussions sont forcément à prévoir.
L’aigle d’Haast a donc définitivement disparu au 15ème siècle. Pas de doute là-dessus, d’autant plus qu’un oiseau aussi gros ne passe pas inaperçu.
Lorsque les Européens arrivent sur l’île quelques centaines d’années plus tard, très vite ils entendent parler d’un oiseau terrifiant, mais dépourvu d’ailes. Si au début ces récits sont rangés dans la catégorie des légendes, les scientifiques ne tardent pas à trouver des ossements de moa, et même des fragments d’œufs. Devant ces découvertes ils comprennent alors que cet animal à bel et bien existé. Et récemment.
Mais une question brûle alors toutes les lèvres : et s’il en existait encore ?
Le vieux continent ne tarde pas à être pris d’une nouvelle lubie : qui sera le premier explorateur à voir un moa en chair et en os ?
De nombreuses expéditions se mettent en place, et même si les témoignages fusent, personne ne ramènera la preuve irréfutable de la survie du moa. Certains maoris disent avoir aperçu l’animal jusque dans la fin des années 1700.
En 1950 des américains et des néozélandais tentent une expédition dans les forêts impénétrables de l’île du sud : sans succès.
En 1978, des japonais numérisent le cri du moa à l’aide d’un fossile de sa gorge. Puis ils se rendent dans les Fjorlands, et émettent le son en attendant une réponse. Toujours rien.
En 1993 un patron d’hôtel, Paddy Freaney, pense avoir immortalisé l’animal. Mais la photo n’est pas assez nette pour être une preuve irréfutable, et beaucoup l’accusent d’avoir voulu se faire un coup de publicité gratuite.
Mais le témoignage le plus intéressant reste celui de Alice McKenzie, qui en 1880, alors qu’elle n’avait que 7 ans, raconte être tombée nez à nez avec un oiseau de grande taille sur la plage. Sa description ressemble trait pour trait à celle d’un moa, et laissera la communauté scientifique perplexe.
Au final, même s’il est probable que le moa ait disparu, les forêts impénétrables de Nouvelle-Zélande sont nombreuses, et en particulier sur l’île du sud. Voyant son nombre décroître, notre oiseau aurait très bien pu s’y retrancher et totalement changer de mode de vie. Qui sait, peut-être que dans un futur proche un spécimen fera son apparition…
Mais je m’égare dans toutes ces histoires. Car pour en revenir à notre course, il se pourrait que nous ayons parlé trop vite. Au 15ème kilomètre nous retrouvons enfin la mer, et une légère éclaircie se distingue au large. Les montagnes commencent à apparaître sur notre gauche. La pluie s’arrête et nous permet d’apprécier comme il se doit la Bruce Bay Beach, plage classée comme une des 10 plus belles du pays. C’est vrai que les rouleaux allant pratiquement se jeter dans la forêt, charriant troncs et végétation au passage, sont superbes à regarder.
Le seul bémol c’est le nombre incalculable de sandflies qui grouillent autour de nous. Et ils sont toujours aussi carnassiers. Etant donné qu’ils aiment les points d’eau et marécages en tout genre, j’ai l’impression que ça ne va pas aller en s’arrangeant. Car nous nous dirigeons tout droit vers les Fjordland, région connue pour être assez aquatique.
L’étape se déroule comme prévue : calmement. Mais sous un beau ciel bleu, ce qui était loin d’être gagné au réveil. Dans l’après-midi nous croisons la Monroe Beach. Surement la plus belle plage qui m’ait été donné de voir en Nouvelle-Zélande. Cerise sur la gâteau : un pingouin se laisse porter par une vague pour finir à plat ventre sur le sable, se relève et part en se dandinant se réfugier derrière les rochers.
A noter qu’aujourd’hui nous aurons vu des montagnes, la mer, des lacs, des forêts. Le tout en 70 kilomètres. Connaissez-vous un pays qui propose une aussi belle diversité ? Personnellement non, et je compte bien en profiter. Je vous laisse donc, et vous dit à demain pour la dernière journée de course néozélandaise.
Données de la montre Epix : Garmin Connect
Parcours du Jeudi 13 Otobre : Etape 257



