74,74 km – 10h21

Mercredi 17 août 2016

200ème jour en mer.
Il est 5h20 du matin et l’amiral Serge entre dans la cabine.

« Debout moussaillons ! » clame-t-il haut et fort.
Rarement je ne l’ai vu aussi en forme au réveil. Assurément, notre supérieur est surexcité à l’idée d’arriver à Anchorage. Déjà plus de cinq mois qu’il est parti de Miami…

Nous les matelots ne sommes pas encore totalement habitués à la houle. Les nuits sont courtes et les réveils toujours aussi difficiles.
Par chance, ce matin la mer est d’huile. Le sergent René entre dans la cabine peu de temps après. Les artimuses sont souquées, et les voiles prêtes à être déployées. Il ne nous reste plus qu’à prendre des forces avant de monter sur le pont. Au menu, harengs fumés, haricots en conserves et rhum. Le tarif habituel.
Nous profitons de nos derniers jours avec Philippe, l’amiral du No-Limit, ainsi que le reste de son équipage. C’est toujours un plaisir de partager les eaux entre pavillons Normands.

Huit jours que nous avançons maintenant à travers les eaux froides de l’Alaska. On commence a essayer d’imaginer à quoi le port d’Anchorage va ressembler.
Ce matin le lever de soleil est splendide. Des couleurs chaudes qui contrastent avec la température glaciale. Notre route d’aujourd’hui nous verra serpenter entre les montagnes. Sur notre gauche, le glacier Matanuska, long de plus de 39 kilomètres (qui selon mes sources, est le plus grand glacier accessible des Etats-Unis) nous rappelle à quel point l’hiver peut être rude dans les environs. A nous de ne pas nous attarder si l’on veut éviter un remake de Titanic.
Après quelques heures de navigation, René ne se sent pas très bien. Son ventre lui joue des tours. Puis il commence à délirer et à pester contre les thermos d’eau chaude. Oui je parle bien de René, le célèbre marin ayant ravitaillé sur les sept océans, à travers les tempêtes les plus folles et sur les plus grands navires de ce siècle. Une légende raconte même qu’il aurait réussi à faire réchauffer des pâtes sur le dos d’un Léviathan.
Quoiqu’il en soit, René est fatigué. Très fatigué. Après tout, cela fait depuis fin mars qu’il est en mer. Avec seulement trois semaines d’escales en juin. Cela fait peu et il est grand temps qu’il rentre se reposer au pays.
Je prends donc les commandes des préparations culinaires pour le restant de la journée.
Petite alerte alors que nous amorçons notre entrée entre les montagnes: notre navire affiche qu’il faut « bientôt changer le niveau d’huile ». Ni une, ni deux, Christophe descend faire quelques vérifications dans la salle des machines, cet endroit que -je ne sais pas pourquoi- il surnomme « le capot ». J’ai dû louper quelque chose.
Car il faut savoir qu’une fois arrivés à Anchorage, René et Christophe vont devoir redescendre notre embarcation jusqu’à Vancouver, pour la rendre à l’aimable commerçant qui nous l’a prêtée en échange de quelques pièces d’or. Alors autant s’assurer qu’elle est apte à faire le chemin retour.
Au loin sur notre gauche, le mont Marcus Baker culmine à 4018m. Tant que ça ? On pourrait croire que le rhum fait effet, mais ce sont surtout les perspectives et les distances qui sont bien plus difficiles à mesurer en altitude.
De toutes les expéditions maritimes auxquelles nous avons participé, toutes ces montagnes me rappellent les Rocheuses. Normal me direz-vous, elles en font partie. Mais ce qui m’interpelle le plus, c’est que j’ai l’impression de revoir les mêmes roches accidentées, à la couleur près, que celles du Nevada. Le Nevada qui, rappelons-le, se situe approximativement 5000 kilomètres plus au sud que nous. C’est dire l’identité visuelle que possède cette immense chaîne.

Les kilomètres défilent et voilà qu’en début d’après-midi nous passons la barre symbolique des 100 miles avant Anchorage. Avant la fin de ce continent nord-américain. Difficile d’imaginer que la ligne d’arrivée soit aussi proche. Juste là, derrière les montagnes. D’autant plus qu’au bout, il y Laure. Pas l’or olympique, mais bien notre manageuse préférée, qui va venir remettre un peu d’ordre dans cette organisation testostéronée et pas toujours très délicate.

Un peu plus tard dans l’après-midi, nous retrouvons le glacier Matanuska. Mais de bien plus près cette fois-ci. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il est réellement impressionnant. Son épaisseur lui permet de résister aux températures les plus estivales. Et plus que ça, ce glacier fait partie de la catégorie des « glaciers actifs », c’est-à-dire qui continuent de gagner du terrain. Le Manatuska grappille en moyenne 30 centimètres par jour ! Rien que ça.

Comme à chaque fin d’étape, Serge déploie la grand voile et rattrape son retard sur Philippe. Le ciel est comme à son habitude très menaçant sur les derniers kilomètres, mais notre coureur, en bon vieux loup de mer qu’il est, n’esquisse même pas un semblant d’inquiétude. Il sait qu’il passera entre les gouttes. C’est ça d’être le marin des continents.

Ce soir nous amarrons au Long Rifle Lodge, avant de reprendre notre route demain matin, pour l’avant-dernière journée de course en Alaska.

Bonne nuit.

Données de la montre Epix: Garmin Connect

Parcours du jeudi 18 août : Etape 201