75,15km – 10h15′
Nous quittons Tok à 6h15 ce matin. Tout le monde profite pleinement du cessez-le-feu quotidien avec les moustiques, qui intervient généralement en tout début de matinée.
Promis c’était la dernière fois que je vous parlais de ces petites bêtes. Ce serait leur accorder trop d’importance…
Maintenant que nous avons dépassé Tok, c’est une expédition à travers la pampa qui débute. Le paysage risque d’être superbe, sauvage aussi, mais avec tout ce que cela implique : des hôtels rares, et par conséquent de la route à faire pour les rallier, des supermarchés qui se comptent sur les doigts de la main, et surtout beaucoup de mousti… pardon.
La tradition du deuxième kilomètre est maintenant bien ancrée dans les mœurs. Tout le monde attend nos deux coureurs afin de s’assurer que le démarrage n’est pas trop difficile. On garde les bouteilles de coca à disposition si l’hypoglycémie se fait sentir.
Son nom a beau avoir changé pour la « U.S. Highway 01 », la route de ce matin ressemble fortement à celle d’hier. Quoiqu’un peu plus boisée.
Les montagnes commencent tout doucement à nous encercler. La fameuse chaîne qui borde l’horizon sud depuis plusieurs jours s’est en fait dédoublée en obliquant vers le nord-ouest. C’est donc son premier « bras » dont nous entamons le franchissement aujourd’hui, tout en sachant qu’il y en aura un deuxième d’ici notre arrivée à Anchorage.
J’en viens à penser aux premiers trappeurs russes qui sont arrivés en Alaska. Bien avant la construction de ces highways. A l’époque, le réchauffement climatique en moins, le détroit de Bering séparant la Russie de l’Alaska devait geler à coup sûr tous les hivers, leur permettant d’arriver ici par la voie terrestre. Sauf que traverser ces régions escarpées en plein hiver arctique, avec en plus de cela une faune pas forcément très hospitalière, ne devait pas être une mince affaire.
J’étais très étonné d’apprendre que l’Alaska fut un temps la propriété des Russes. Les premiers trappeurs à franchir le détroit arrivèrent en 1784. A l’époque la traite des fourrures est la raison première de leur visite. La loutre de mer, présente en grand nombre sur les côtes, se vend à prix d’or en Chine. Reproduisant le schéma sibérien, les russes font de l’Alaska une de leurs colonies et tentent de convertir les populations locales à la religion orthodoxe. Un peu moins d’un siècle plus tard, alors que de nombreux pays européens essaient de grappiller leur part du continent nord-américain, le Kremlin est lui en grande difficulté financière. Face à son grand rival de l’époque, la Grande-Bretagne, qui possède alors l’ensemble du Canada, les Russes redoutent de rapidement perdre l’Alaska. Ils prennent alors contact avec les Etats-Unis, et se mettent d’accord sur une vente de ce territoire contre une somme de 7 millions de dollars. L’accord sera signé en mars 1867. De nos jours, avec l’inflation, cela équivaudrait à 120 millions de dollars.
Néanmoins, de là à dire que Paul Pogba vaut autant que l’Alaska, il n’y a qu’un pas que je ne franchirai pas…
Niveau anecdote, le jour du rachat de l’Alaska, ses habitants ont surement réalisé le plus grand voyage dans le temps que l’humanité ne fera jamais. Avant que les Etats-Unis ne prennent le contrôle de ce territoire, la frontière de la Russie s’étendait donc jusqu’à la limite entre l’Alaska et le Canada. Et la ligne de changement de date se situait donc à ce même niveau. Lorsque l’Alaska passa des mains des Russes à celles des Américains, deux choses se produisirent : cette fameuse ligne de changement de date fut décalée au niveau du détroit de Bering, permettant à l’Alaska d’être raccord avec les Etats-Unis. Et les Alaskains, qui vivaient avec le calendrier julien propre à l’église orthodoxe, se virent imposé le calendrier grégorien utilisé dans les églises protestantes et catholiques. Résultat des courses, le 06 octobre 1867, ils firent un bond de 12 jours dans le temps et se retrouvèrent propulsés le 18 octobre 1867. Plutôt mouvementée comme ratification.
Néanmoins, après son achat, le statut de l’Alaska ne fut pas tout de suite celui d’un état. Tout d’abord considéré comme un département, placé sous la juridiction de l’armée, du trésor puis de la marine, il est ensuite renommé District de l’Alaska, puis Territoire de l’Alaska, pour finalement entrer dans l’Union le 3 janvier 1959. Soit en avant-dernière position chronologique, le dernier à avoir intégré l’Union étant Hawaï.
9h30. Nous franchissons la Tok River. Les montagnes se font de plus en plus proches, et l’on distingue maintenant avec précision leurs crêtes accidentées. Notre route slalome au beau milieu de tout ce relief. La forêt s’est densifiée autour de nous, et quelques animaux sortent parfois des bois, traversent la route à tout vitesse pour vite aller se réfugier de l’autre côté.
Au 25ème kilomètre, Philippe demande sa crème anti-échauffement. Pour le moment lui et Serge ont une bonne foulée. En y réfléchissant, ils avancent d’un bon rythme depuis qu’ils ont commencé à courir ensemble. Car à chaque fois que Serge est accompagné, il augmente sa cadence. Pas toujours consciemment, mais c’est un fait. Et cela doit être valable pour une très grande majorité des coureurs. Cela explique pourquoi depuis quelques jours Serge enchaîne 75 kilomètres dans des temps parfois égaux voir inférieurs à des journées où il était seul et n’en faisait « que » 72.
En l’espace de quelques kilomètres, nous apercevons plusieurs pneus… accrochés dans des arbres. Message subliminal ou cascade ratée ? Après quelques recherches je n’ai malheureusement aucune réponse à vous offrir… si quelqu’un sait quelque chose…
Le début d’après-midi est très plaisant pour toute l’équipe. Le soleil est de retour, faisant tranquillement monter le thermomètre. La route est peu fréquentée et parfois, il règne un silence absolu autour de nous. Quel plaisir. On enchaîne les lacs, les montagnes… tout baigne.
Tout baigne, sauf pour Philippe qui s’est fait une petite frayeur. Un caillou propulsé juste en dessous de l’œil par les roues d’un camion. Plus de peur que de mal, mais on n’est à l’abri de rien sur les routes du tour du monde…
La météo changera brusquement en fin d’étape. D’énormes nuages noirs venant de l’est s’accumulent au-dessus de nos têtes. Serge et Philippe pressent le pas, et finiront l’étape juste entre les gouttes. 75,15km en 10h15′, qui dit mieux ?
Ce soir nous logeons près de Slana, dans un endroit assez reculé. Mais je laisse Serge s’occuper de la visite des lieux…
Bonne nuit et à demain.
Données de la montre Epix : Garmin Connect
Parcours du dimanche 14 août : Etape 197



